Que reste-t-il… lorsque tout se tait ?

Ces partages Voca SENS prennent racine dans mon expérience personnelle et professionnelle. Je vous les offre comme une invitation à écouter, un instant, ce qui résonne en vous.

 

Quel est le sens du silence ? Ce qui se tait cesse-t-il pour autant d’exister ?

Nous avons probablement tous déjà vécu un silence qui en disait plus long que les mots qui l’avaient précédé. Certains silences passent presque inaperçus. D’autres remplissent toute la pièce.

Comment quelque chose qui ne fait aucun bruit peut-il parfois prendre autant de place?

J’ai passé une grande partie de ma vie à écouter des voix, des sons, des mots, de la musique. Il m’a fallu beaucoup plus de temps pour m’intéresser à ce qui se passait lorsqu’ils disparaissaient.

Régulièrement, lorsqu’un élève termine une phrase chantée, il m’arrive de ne rien dire tout de suite. Pendant un court instant, quelque chose continue de se passer. Le son s’est arrêté, mais ce qu’il vient de faire naître en nous est encore là.

Et si ce qui se taitne cessait d’exister ?

Le silence d’un regard.
Le silence après une dispute.
Le silence d’un enfant qui n’ose plus parler.
Le silence d’une amitié suspendue.
Le silence des attentes.
Le silence après les pleurs.

Se pourrait-il qu’aucun de ces silences ne soit vide ?

La musique m’a ouvert les yeux sur le monde :

elle m’a murmuré comment écouter le silence.

 

LE SILENCE DE LA MUSIQUE

Je me souviens d’une répétition du Requiem de Mozart, alors que j’étais encore aux études.

À un moment, quelques musiciens d’orchestre se mirent à tourner un peu trop bruyamment les pages de leur partition posées sur leurs pupitres…

Le chef d’orchestre, d’origine slave, leva doucement les yeux, donna quelques petits coups de baguette sur son lutrin, attendit que le bruit cesse… puis lança avec son charmant accent français :

    « La plou grandé mousique… é dan lé silannncé ! »

Sur le moment, je n’y ai entendu qu’une invitation à faire silence. Il y avait trop de bruit.

Mais cette phrase est restée en moi. Pendant des mois. Peut-être même pendant des années. Comme si je pressentais qu’elle révélait quelque chose de plus mystérieux, quelque chose que je n’avais pas encore réalisé à l’époque.

Jusqu’au jour où j’ai compris qu’il ne réclamait pas un simple silence.

Il parlait du silence… au coeur même de la musique.

 

ÉCOUTER CE QUI NE FAIT AUCUN BRUIT

Je n’ai pas saisis cela en étudiant les notes. Je l’ai découvert… entre elles.

Dans une partition, les silences ne sont pas des absences. Ils ne sont pas des oublis du compositeur. Ils appartiennent pleinement à la musique.

Ils sont les poumons de l’œuvre.

Ils nous offrent cet espace où reprendre notre respiration… sans nécessairement interrompre ce qui continue de vivre en nous. Respirer n’est pas cesser. C’est permettre à ce qui vit de continuer.

Chaque silence est l’espace d’une promesse vivante.
Un instant suspendu où l’âme de la musique prend elle-même sa respiration.

Il laisse vivre ce qui vient d’être entendu, prolonge l’émotion qui s’éloigne… et prépare celle qui s’approche. Loin d’interrompre le mouvement, il lui permet de se poursuivre.

La musique ne se contente plus de résonner.

Elle devient… présence.

Et peut-être en est-il ainsi de nous.

Sous le bruit des mots, des pensées et de la raison, une musique intérieure continue de vibrer. Une part de nous qui ne demande peut-être pas à être entendue… mais écoutée.

Parfois, le silence s’invite et révèle ce qui, au fond de nous, résonne encore.

 

TOUT CE QUI COMPTE N’EST PAS TOUJOURS ÉCRIT 

Imagine que tu te prépares à plonger.
Tu avances sur le tremplin, tu prends ton élan, ton corps s’engage… puis vient l’envol.

Le plongeur quitte le tremplin, mais son mouvement, lui, est loin d’être terminé. C’est dans les airs qu’il se déploie, qu’il prend forme, jusqu’à son entrée dans l’eau. Ce plongeon n’apparaît pas de nulle part. Il était déjà en train de naître dans tout ce qui le précédait.

En chant, c’est exactement la même chose.

Avant que la voix ne s’élève, une dynamique intérieure est déjà à l’œuvre : le souffle, l’intention, l’élan de la phrase. Puis le son apparaît et, comme le plongeur dans sa lancée, la phrase poursuit sa trajectoire…

 … jusqu’à sa destination.

 

L’INVISIBILITÉ DU GESTE VOCAL

J’ai souvent les yeux fermés lorsque je chante parce que j’ai besoin de me retrouver dans mon espace intérieur, comme si j’allais m’asseoir au fond de l’océan. J’y retrouve un calme absolu, comme dans le silence de l’eau.

C’est là que mon corps relâche l’effort de la phrase précédente, que mes muscles se décompressent et que mon souffle se recharge pleinement, non pas dans l’urgence d’un manque d’air, mais dans une sensation de plénitude.

Tout cela se produit en quelques secondes, et peut se répéter plusieurs fois au cours d’un même air d’opéra.

Puis, symboliquement, je me relève, reprends mon élan, mon envol… et replonge dans la phrase suivante. Ainsi, l’oreille n’entend rien encore. Et pourtant, le chant a déjà commencé.

Le silence n’est donc pas ce qui interrompt l’expression. Il est déjà ce qui la prépare.

De l’extérieur, presque rien ne se voit.

À l’intérieur, pourtant, le mouvement est déjà en train de renaître.

🎶

Un ressenti est toujours difficile à enfermer dans des mots. À un moment donné, il faut peut-être cesser de l’expliquer… pour tenter de le percevoir.

Alors, plutôt que de vous en parler davantage, j’aimerais maintenant vous le faire entendre dans un extrait de Poveri fiori, tiré de l’opéra Adriana Lecouvreur de Francesco Cilea.

Dès les premières mesures de l’orchestre, intérieurement, je monte les marches, j’avance sur le tremplin, je respire profondément dans le silence, prends mon élan… et ma voix prend son envol sur les premières notes, les premiers mots :

Poveri fiori, … gemme de’ prati, pur ieri nati,… (Pauvres fleurs… joyaux des prés, nées hier à peine,…).

Une fois cette longue phrase terminée, je retourne brièvement au fond de l’océan, laisse naître un nouvel élan… puis reprends mon envol. Et ainsi de suite… jusqu’à la toute fin de l’air.

😌

Et si vous fermiez les yeux, vous preniez votre envol… et plongiez avec moi dans cet air ?

     🎧 Écouter : Poveri Fiori, …  ADRIANA LECOUVREUR

 

 

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2 réponses

  1. Wow, magnifique! Merci pour cette profonde et superbe réflexion qui ne peux que nous interpeller, nous toucher et nous rapprocher de nous même…

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